chute de saigon39 ans que la ville est tombée, ça ne nous rajeunit pas. Tombée, oui. En face ils parlaient de libération, mais enfin j'étais dedans, l'impression n'est pas la même. Après la folle journée de la veille, la ville s'est réveillée dans un silence lourd : on savait qu'ils allaient arriver. Et les premiers chars ont descendu l'avenue menant au palais présidentiel avec leurs tankistes coiffés de casques russes. Les gens, qui avaient peur, sont arrivés peu à peu et les ont regardés en silence, pas tout à fait rassurés mais curieux. Il paraît que les soldats avaient été chaleureusement accueillis dans les banlieues populaires, mais l'état d'esprit n'était pas le même dans le centre où beaucoup avaient plus à perdre et se rappelaient les massacres de Huê en 1968. De nombreux citadins, et pas seulement ceux qui avaient la double nationalité, arboraient à leur fenêtre un drapeau français en guise de protection, on se serait presque cru le 14 juillet. Puis un premier tank a forcé les grilles du palais où le gros Minh, très éphémère président, attendait le général nordiste pour signer sa reddition à laquelle des copains assistèrent : on entrait à ce moment dans le palais comme dans un moulin. Derrière les chars venaient les bo doï, les maquisards vietcongs en pyjama noir et chapeau de brousse, mais ils étaient là pour la parade et la propagande : il était clair que Saïgon avait été prise par l'armée de Hanoï. Comme il n'y avait pas eu de résistance ou très peu, il y eut peu de victimes, probablement des clampins victimes de balles perdues. Je me rappelle quand-même un cadavre dont on ne se débarrassa qu'au bout de quelques jours: gonflé, la peau marbrée de noir et de jaune et répandant une odeur sucrée de pourriture. En fait, pendant mes deux années passées là-bas, je n'en ai vu qu'un autre, un milicien villageois littéralement haché par une rafale de AK-47, mais il y avait ces cercueils à l'arrière des camions militaires, recouverts du drapeau jaune à 3 bandes de la RVN. La peur disparut peu à peu et les uns et les autres s'apprivoisèrent : les troupes n'avaient pas commis d'exactions et les vices de Babylone fascinaient les combattants de la brousse. Quand on vit des prostituées, qui s'étaient d'abord cachées, racoler des bo doï, on fut provisoirement rassuré. Le jour précédent avait été un jour de folie. Dans le ciel le ballet des Chinooks, ces énormes hélicoptères qui essayèrent d'évacuer le plus grand nombre de personnes compromises. Un des points de rassemblement était la terrasse de l'ambassade américaine qu'on voyait parfaitement de chez un copain. En bas c'était un pillage général avec le spectacle classique de personnes traînant climatiseurs ou photocopieuses et des rues jonchées de papier après qu'on eut vidé les tiroirs. Les jours précédents on attendait l'issue fatale. Thiêu s'était enfui laissant le pouvoir à un vice-président sénile qui ressemblait à un instituteur de la IIIème république. Les réfugiés de province s'entassaient dans Saïgon où la circulation automobile avait brutalement crû, ce qui accentuait l'impression de nasse où étaient prises ces voitures qui ne pouvaient aller autre part. Les journalistes étaient arrivés et envahissaient la mythique terrasse du "Continental". Il y avait des nostalgiques de l'Indo, Lartéguy ou l'ex-général Vanuxem et aussi - Dieu sait pourquoi - un journaliste mondain du "Nouvel obs", Jean-Francis Held. Les filles de bonne famille vous accostaient  dans la rue pour vous proposer le mariage qui leur aurait donné la nationalité française et la possibilité de quitter le pays. Aucun de nous, jeunes coopérants, n'y succomba que je sache, mais nous essayions de profiter au maximum des plaisirs de la Décadence avant l'arrivée des Barbares... Il avait suffi de quelques mois. La chute d'une obscure capitale de province dans l'ouest du pays avait enclenché le processus et la lassitude, la corruption et les pires erreurs stratégiques avaient fait le reste. 

Et voilà comment Saïgon est devenue Ho-Chi-Minh Ville, perdant ainsi toutes les connotations exotiques et sensuelles de son nom. Mais ne désespérons pas : Saint-Pétersbourg est redevenue Saint-Pétersbourg...