berkeley

Le documentaire américain de Frederick Wiseman, At Berkeley, m' a rappelé le fameux incipit du pamphlet situationniste De la misère en milieu étudiant qui fut agité comme un chiffon rouge sous le nez des futurs soixante-huitards : "Nous pouvons affirmer, sans grand risque de nous tromper, que l'étudiant de France est, après le policier et le prêtre, l'être le plus universellement méprisé.". Comparer, en effet, ses conditions de vie et de travail à celles des étudiants de l'université californienne est cruel pour lui. On me rétorquera que Berkeley est une des plus prestigieuses universités américaines, que les sources de financement ne sont pas les mêmes, que la France est moins riche que les Etats-unis...Tout ce qu'on voudra, mais précisons tout de même que Berkeley est une université publique (à la différence de Harvard ou Stanford, par exemple), que si les droits d'inscription sont plus élevés ce n'est pas forcément une mauvaise chose et que de toute façon cela pose aussi des problèmes là-bas à une classe moyenne en voie de paupérisation, et si le financement de la recherche est assuré essentiellement par le secteur privé, les résultats et les labos bien équipés sont là. Revenons aux étudiants et à leur vie quotidienne. Tous les cours filmés par Wiseman ont lieu dans de petites salles et donc devant de petits effectifs. Pas de ces cours en grands amphis où les nombreux étudiants décrocheurs ou plutôt qui n'ont jamais accroché, s'assoient bruyamment un quart d'heure après le début du cours, bavardent ou jouent avec leur portable. Ici les attitudes corporelles sont décontractées à l'américaine mais l'attention est grande. Le cours peut être magistral comme il peut prendre la forme d'un séminaire où chacun intervient et développe ses arguments, le travail du professeur consistant à orienter la discussion et faire la synthèse. Difficile de n'être pas attentif dans ce cas. Mais la vie n'est pas que cours, le campus offre évidemment des équipements sportifs, de nombreuses salles de spectacle avec troupes et orchestres étudiants, des cafés dont l'un rappelle le Free speech movement et surtout de vastes jardins, des pelouses où l'étudiant lit, pédale ou travaille au soleil californien. Les bâtiments disséminés dans cette nature presque tropicale ne sont souillés d'aucun tag, ni le sol d'ordures diverses. Peut-être parce que lorsqu'on paye des droits élevés on s'approprie son université et on en prend soin, ou que la tradition protestante qui a développé le lien communautaire renforce le sens de la responsabilité de chacun à l'égard de tous, mais avant tout, je pense, parce qu'on offre aux étudiants un endroit qui est beau dans un style différent des universités de la Nouvelle-Angleterre. Dans les pays européens où les universités sont parfois installées dans des monuments historiques ceux-ci sont respectés, rien de tel dans les ignobles bâtiments construits à la hâte dans les années 60 et 70 pour accueillir le flux d'étudiants qu'on aurait dû  prévoir : Jussieu et sa dalle de béton, Tolbiac et son verre marronnasse à vomir et tant d'universités nouvelles en province de Romorantin à Pézenas. Comment l'étudiant s'y trouverait-il bien, aurait-il envie de s'y distraire, de lire ? On lui balance sa pâtée de savoir comme à un cochon puis bonsoir ! Comment s'y développerait un esprit communautaire, un sentiment de fierté d'appartenir à son université (voir, par exemple, le match de football américain dans le film ou la nostalgie des profs anciens de Berkeley) ? Nous sommes décidément dans deux univers différents. Un dernier exemple pour finir, qui concerne cette fois les profs. A Berkeley ils ont accepté une diminution de leurs salaires pour sauver des postes de personnel de service. Vous imaginez la réaction des camarades du Snes sup...