Le spectacle de la place Maïdan transformée en champ de bataille, les cadavres qui la jonchaient, m'ont moins évoqué le printemps arabe qu'un des premiers évènements historiques dont je me souvienne : le soulèvement hongrois de 1956 dont "Paris Match" offrait des photos saisissantes. De nouveau il semblait que le peuple, las de la dictature communiste, se soulevait contre ses dirigeants inféodés à Moscou qui n'attendait qu'un prétexte pour intervenir et rétablir son pouvoir, sûre que le Monde libre ne réagirait pas. De fait, la situation a-t-elle tellement changé ? La Russie comme l'Ukraine sont dirigées par d'anciens communistes y compris des kagébistes. La démocratie n'y est que de façade, en particulier en Russie où, s'il n'y a plus de parti unique, le parti présidentiel écrase tous les autres et la justice, comme en Ukraine, est au service de l'exécutif. De même dans les deux pays règne la corruption et triomphent des privilégiés qui ne sont plus des apparatchiks mais des spéculateurs à la fortune insolente. On retrouve l'URSS mais surtout la Russie éternelle qui a eu longtemps l'image d'une contrée barbare aux yeux des Européens. Les Russes étaient des "Sarmates" (comme nous dirions des Ostrogoths) et on opposait l'Europe civilisée à une "Asie" fantasmée faite de cruauté, de tyrannie et de corruption qui s'étendait à l'est et à l'ouest de l'Oural; non l'Asie des grandes civilisations mais celle de peuplades barbares régies par des despotes. Les excès de "l'âme russe" telle qu'on la découvrit dans ses romans à partir du 19ème siècle, ivrognerie, paresse, torrents de larmes, péché et culpabilité, choquaient nos esprits rationnels et laïques. "Littérature de cabanon" disait Léautaud en pensant spécifiquement à Dostoïevski. Les Russes eux-mêmes, ou du moins leur classe dirigeante, étaient fascinés par l'Occident qui représentait le Progrès, la richesse, le raffinement. Les grandes familles avaient des institutrices françaises et villégiaturaient à Nice, Oblomov était plein d'admiration pour son ami allemand. D'ailleurs il y eut un mouvement continuel de flux et reflux, de tentation et de rejet de l'Occident. Pierre le grand fait construire une capitale à l'italienne, Catherine II correspond avec Diderot, puis le pays se replie sur lui-même avant l'industrialisation à la fin du XIXème et l'explosion artistique du début du XXème. En même temps se développe l'impérialisme russe fondé sur la slavitude, l'orthodoxie et la conscience d'être un grand pays potentiellement riche. Il atteindra son extension la plus grande en 1980 : toute l'Europe de l'est, l'Afghanistan et tous les états-liges : Viet Nam, Corée du nord, Cuba... 10 ans après, l'effondrement et la transformation mais l'Histoire ne s'arrête pas puisque Poutine ne veut pas perdre ses derniers bastions et reconstituer, faute de mieux, l'URSS et donner corps à l'Union eurasiatique dont rêve son idéologue, Douguine.

Honneur donc aux Ukrainiens dont la lutte héroïque est digne de leurs prédécesseurs : ouvriers de Berlin en 53, Hongrois, Tchécoslovaques en 1968, Polonais en 1980 dont le combat annonçait la Libération. Bienvenue à eux qui préfèrent notre Union qui brinqueballe parfois mais offre toutes les "libertés formelles" bien plus précieuses que ne disent les communistes, des lois protectrices, une économie à peu près régulée et un espoir de développement. Puisse l'Europe en tenir compte et ne pas rendre vain leur sacrifice !