Un principal de collège d'Indre-et-Loire a reporté une représentation théâtrale prévue dans son établissement par peur d'une possible réaction scandalisée de parents d'élèves, non à cause du contenu, qui semble bien conventionnel, de la pièce, mais de l'affiche du spectacle. Le parendélève, on le sait, est sensible comme l'iule et brame comme un cerf dès que la pureté supposée de sa progéniture est menacée. Or l'affiche reproduisait le célèbre tableau de Courbet : les parents de Bérengère ou de Leïla risquaient de manifester leur mécontentement et si ça remontait jusqu'au rectorat...La directrice de la troupe a essayé de défendre son affiche au prétexte que le tableau en question était visible par tous à Orsay, mais les écoliers de la banlieue de Tours y vont-ils si souvent ? On me rétorquera que de toute façon ils peuvent le voir sur Internet, oui, s'ils ont du goût pour la peinture du XIXème siècle et connaissent Courbet, ça n'est pas très fréquent...Du reste cette justification était assez hypocrite puisque sur l'affiche, le tableau, à l'endroit du sexe, est barré d'un bandeau noir qui porte le titre de la pièce. Ce bandeau part de l'intérieur de la cuisse droite, cache le sexe, découvre une petite partie d'une touffe qu'on devine fournie et surtout la cuisse et la fesse gauches et la belle fossette entre les deux. Ainsi défiguré (si j'ose dire) conserve-t-il son pouvoir d'excitation sexuelle ? Ce pouvoir que Lacan, le propriétaire précédent, semblait lui trouver puisqu'il l'avait dissimulé en père sévère pour que la petite Judith ne soit pas troublée. Il est vrai qu'il était caché sous un dessin érotique de Masson : le grand Jacques avait parfois des idées aussi tordues que ses cigares. Voulait-il signifier que l'érotisme exigeait une matière à pétrir, du relief, une représentation exacte de "la nature" et non la pointe sèche d'un crayon ? Y a-t-il derrière ce masque un jeu de mots plein d'enseignement qui nous échappe ? Exercez-y votre sagacité, j'y renonce. En tout cas je pense que ce bandeau produit l'effet inverse de celui qu'on désire : non seulement restent à contempler la cuisse grasse et sa morbidezza  la toison qu'on peut reconstituer en esprit, buissonnante et n'ayant jamais connu le rasoir ennemi du sexe. En fait il attire l'attention sur ce qu'il voile et permet aux imaginations de se déchaîner. Nul doute que des adolescents bien constitués s'en inspireront pour leurs "rêveries" nocturnes. Mon dieu, qu'ai-je dit ! Des adolescentEs aussi. Cette représentation "s'inscrivait dans le cadre d'un projet" de lutte contre le sexisme d'une classe de 4ème qui a même reçu l'onction de Najat Vallaud-Belkacem, c'est dire. Les jeunes filles peuvent prétendre aux mêmes droits et mêmes plaisirs que leurs pairs. Evidemment les théâtreux mécontents (il s'agit d'une de ces troupes que l'Educ.nat. stipendie généreusement pour apprendre aux enfants à jouer des saynètes édifiantes) évoquent des pressions inqualifiables (euphémisme pour fascistes) et une "atteinte à la liberté de pensée et d'expression au sein des écoles". Bon, je ne suis pas sûr que les élèves garrottés dans un projet qui reprend un des articles de la doxa gouvernementale puissent penser si librement. D'autre part si je tiens farouchement à la liberté pour chacun de s'exprimer je crois qu'elle est tout de même limitée par la nature du public auquel on s'adresse et des gens qui travaillent régulièrement dans des écoles devraient le savoir mieux que personne. Un des plus beaux tableaux du monde enjeu d' une bagarre digne de Clochemerle, c'est un peu dommage.