Jean Birnbaum est un homme heureux. La carrière du fils de l'historien Pierre Birnbaum a été, en effet, fulgurante. A 23 ans France-culture, à 25 ans le "Monde", à 32 ans il est chargé des sciences humaines au "Monde des livres" dont il devient responsable 2 ans plus tard. Son bonheur ne s'arrête pas là. Chaque fois que sa femme "lui donne un fils" (mais oui, il écrit comme ça) il en avertit son lecteur qui ne pourra qu'admirer sa foi inébranlable en l'avenir et en lui-même. Alors, forcément, le spectacle des malheureux qui gémissent sur leur sort et sur la tristesse de la condition humaine le dégoûte, surtout quand ce sont des confrères. Il s'en indignerait presque, lui qui se veut sans ressentiment. Une de ses cibles favorites est Richard Millet dont il fustige dans son éditorial le dernier pamphlet : Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes chez Pierre-Guillaume de Roux (au passage saluons le courage de cet éditeur anticonformiste, digne émule de son oncle, qui offre un refuge à tout un peuple d'écrivains rebelles). Il s'agit d'une sorte de suite à son Eloge littéraire d'Anders Breivik si mal lu par ceux qui se sont dressés contre lui vent debout. Dans un premier temps on se dit que ce sont les idées qui les opposent : Millet est contre le "grand remplacement", le mariage gay et même - horribile dictu - le rock...le parfait négatif de JB qui est le positif personnifié, un grand moulineur de la doxa et un donneur de leçons patenté. Broutilles que tout cela, ce qu'il n'admet pas c'est la complaisance de RM dans son malheur, sa "posture" de martyr, sa plainte. Ne voit-il pas combien la vie est belle et notre société merveilleuse ? Ce ronchon nous gâcherait notre bonheur ! Ne l'a-t-on pas encensé dans le "Monde" ? J'ai dû rater quelques numéros, notamment celui où on a mis en première page Trois légendes, oeuvre digne des Trois contes qui est comme la quintessence du style de Millet, car lui en a un. Ce petit livre dans la veine faulknerienne du romancier (le terroir limousin), qui n'a rien de politique, est aussi édité chez de Roux comme si le nom même de Millet effrayait les grands éditeurs. Ce lugubre individu n'est pas content "d'avoir dû quitter le comité de lecture de Gallimard" et d'avoir perdu toute surface sociale ? Voilà le genre de hochet que Birnbaum, qui en a trouvé plusieurs dans son berceau plus quelques cuillères d'argent, a le bon goût de mépriser. L'intellectuel parisien toise le croquant limousin. Comme on ne peut penser à tout quand on a les responsabilités qui sont les siennes il oublie de rappeler comment Millet a été expulsé : à la suite d'une pétition d'auteurs maison lancée par Anastasie Ernaux où se côtoyaient la fine fleur du politiquement correct et beaucoup de noms obscurs. Tous les moyens sont bons pour se débarrasser de la concurrence comme le montrait déjà le CNE en 44-45. Le "gentil" Birnbaum constate, non sans schadenfreude, que Millet en a été blessé. Oui, et Gallimard y a perdu un excellent editor, bien fait pour sa lâcheté...Dans sa conclusion il convoque Bernanos, dont il vient de publier une anthologie, pour faire la leçon au désespéré, mais n'en fait-il pas une lecture partielle ? Les héros du romancier catholique sont des êtres tourmentés qui luttent contre le désespoir et le doute, qui défient "les puissances du Mal". Millet peut se tromper sur la nature de celui-ci mais il est plus proche d'eux qu'un rédacteur du "Monde" au coeur du système et du pouvoir qu'il donne.