Le énième débat sur les alliances avec le FN me chauffe les oreilles. Le courageux virage social-démocrate tourne en eau de boudin avec des promesses électorales de baisse des impôts (c'est vraiment le moment !), une réformette des retraites selon le principe "Je passe la patate chaude à mes successeurs" et une croissance aussi évanescente qu'une beauté pré-raphaëlite. La Syrie ? Comme c'était facile de vibrer pour elle au début avec un méchant dictateur et ses sbires qui torturaient et assassinaient, maintenant qu'on sait que ses adversaires, s'ils vainquent, liquideront en masse Alaouites, Chrétiens et militants communistes, l'enthousiasme est tombé. On nous vole même un mois de septembre qui pourrait être tiède et lumineux. Alors quand triste est mon âme, je vais au cinéma.

  Malgré sa caméra d'or au festival de Cannes, j'ai hésité longtemps à aller voir Ilo Ilo, non parce que c'est un film singapourien, dieu sait si le cinéma sinophone de Pékin à Hong Kong en passant par Taïwan nous a donné des chefs-d'oeuvres depuis 20 ans, mais parce que les gosses m'agacent encore plus à l'écran que dans la vie. Ce sont souvent de bons acteurs (ce qui console un peu le pédophobe) mais le personnage qu'on leur fait jouer est presque toujours crispant et faux. Rien de tel ici (encore que l'écart entre notre société et la société chinoise peut fausser le jugement) et le lien qui se crée peu à peu entre le petit garçon et sa nounou philippine par petites touches très fines, passe insensiblement de l'hostilité à la complicité, la compréhension et même l'amour sans qu'on essaie de nous tirer des larmes. En fait ce garçonnet n'est pas vraiment le centre du film, il joue un rôle de révélateur du noyau familial mais surtout de la société singapourienne.On est loin de la Singapour des touristes ou des hommes d'affaires avec ses prestigieux buildings, ses malls luxueux, le "Raffles" restauré. Nous sommes dans une banlieue avec de petits immeubles sans grâce et des petits bourgeois qui travaillent comme des fous pour amasser le plus d'argent possible. Mais la Crise est arrivée là aussi, détruisant la famille, le père veule dévirilisé par son licenciement, la mère un peu garce et autoritaire qui porte tout sur ses épaules mais a perdu son fils et en souffre. Rien de caricatural non plus dans les rapports maître/esclave : la nounou mange à leur table, les accompagne à leurs fêtes, la mère lui donne de vieux vêtements comme une dame patronnesse de chez nous, aucune maltraitance ou agression sexuelle comme dans le Golfe, simplement l'exil et la nostalgie. La séparation même, car il y aura évidemment séparation, se fera sans pathos, grâce en soit rendue à Anthony Chen digne de ses prestigieux compatriotes.

  L'autre film est un des premiers Dino Risi et on y trouve déjà le comique à la fois féroce et mélancolique de ses futurs chefs-d'oeuvres.Il date de 1955 et est en noir et blanc évidemment. Impossible d'imaginer autrement l'Italie d'après-guerre, celle des films néo-réalistes, il n'y avait que les Américains pour la représenter en couleur dans des comédies. Deux cousines, petites employées,qui étouffent dans une famille grotesquement petite-bourgeoise, cherchent un mari. L'une est belle (je veux ! C'est Sophia Loren), l'autre laide mais ne se décourage pas. Elles tomberont sur des hommes lâches, infidèles, voire escrocs (Vittorio de Sica et surtout le plus grand acteur italien, Alberto Sordi, qui s'en donne à coeur joie en courtier marron) mais elles-mêmes n'hésiteront pas à se tirer dans les pattes. Risi n'a jamais eu une vision très indulgente de l'humanité. Et tout ça se terminera comme ça doit se terminer : le brave pompier qui a mise enceinte une des deux se fait littéralement aspirer par la famille et la laide reprend tous les matins dans sa banlieue l'autobus qui l'amène à son travail dans le centre. La médiocrité des destins nous fait sortir de ce film plus triste que du film précédent malgré son caractère dramatique, là est peut-être le talent du cinéaste.