Dans son Journal de 2010 Renaud Camus  signale que devant évoquer le compositeur américain Elliott Garner (parmi des dizaines d'autres artistes et écrivains) dans un de ses ouvrages, il achète une biographie du musicien, un livre d'entretiens, un essai et de multiples enregistrements dont l'intégrale de son oeuvre pour piano. Cela fait penser au pastiche d'une lettre de Flaubert par Reboux et Müller :"J'ai passé la nuit à piocher la vie de saint Lazare dans les bollandistes parce qu'un de mes personnages prend le train à la gare du même nom." Part faite de la folie de cet écrivain, j'ai - ou plutôt j'ai eu - le même comportement. Quand je me prenais soudain d'intérêt pour une époque ou un personnage (il s'agissait le plus souvent d' histoire), je m'achetais des livres sur la question alors que j'aurais pu me documenter gratuitement et ainsi éviter d'encombrer mes rayonnages du fruit de mes toquades, cela parce que je déteste les bibliothèques publiques. Je les ai pourtant fréquentées avec plaisir à certaines époques de ma vie. Adolescent j'allais le jeudi après-midi à la bibliothèque municipale dont je vois encore la grande table où étaient étalés journaux et revues. J'y feuilletais les "Cahiers du cinéma" ou les "Nouvelles littéraires". Dans la salle de lecture seuls quelques érudits locaux préparant un article pour la Revue des antiquaires de l'Ouest et deux ou trois condisciples qui s'apprêtaient comme moi à emprunter tel ou tel livre que nous pensions appartenir à l'enfer (de Restif par exemple) et dont nous craignions qu'on nous les refusât. Plus tard, à l'étranger, j'allais lire dans les bibliothèques des Instituts ou Alliances les vieux numéros du "Monde" ou simplement trouver des romans quand j'en avais assez de relire ceux que j'avais emportés. Maintenant c'est fini, je n'y mets plus les pieds. Je les trouve déprimantes et hostiles dès l'extérieur. Elles sont toutes sur le même modèle qui conjugue tous les poncifs de l'architecture contemporaine et qui n'a pas l'allure des nobles bâtiments du 19ème siècle où elles s'abritaient autrefois (style New York library). Elles sont devenues de vulgaires médiathèques. C'est encore pire à l'intérieur. Un "espace presse" où par souci démocratique on trouve tout et n'importe quoi des Temps modernes à Je bricole en passant par Le parisien et Gala, poisseux d'avoir été trop lus. "Il en faut pour tous les goûts, n'est-ce pas ?". En tout cas pas question de former ceux-ci. On y est assis dans des causeuses style Camif. Plus loin le "coin Bd": coussins, grand couffin où des enfants, parfois d'âge avancé, piochent. Certains piaillent (il y en a aussi de très jeunes) et tous s'abrutissent. La salle de consultation et de travail n'est pas plus avenante. Là encore un mobilier certes ergonomique, mais surtout cheap, à base de bois aggloméré et de plastique, qui fait regretter les solides tables et les belles lampes d'autrefois avec leur abat-jour vert. Et comme la clientèle aussi a changé !La majorité est constituée d'étudiants et de lycéens qui travaillent des exposés (il ne manquerait plus qu'ils lisent pour leur plaisir !) et se tiennent comme dans leur amphis ou leurs salles de classe au grand dam de vieux birbes éberlués, vérifiant à peine si on les regarde quand ils arrachent la page dont ils ont besoin.

                                                                 Dieu merci Internet me permet à la fois d'éviter cette pétaudière et de me documenter à moindres frais sans m'encombrer de livres que je ne relirai pas. Pour ne pas parler de la numérisation des fonds des bibliothèques. Décidément vive la Toile pour ce qu'elle apporte aux lecteurs !