J'ai découvert le hamburger à la fin des années 60, me semble-t-il. Il était de bon ton alors de dénigrer ce symbole de l'Amérique enlisée dans la guerre du Vietnam, tentant vainement d'endiguer le communisme en Asie et soutenant les dictatures sud-américaines. Il partageait ce sort avec Coca-cola, autre symbole de l'impérialisme américain, mais cela dépassait la simple condamnation politique. Du haut de notre "vieille Europe" nous condamnions toute une civilisation, celle des vachers du Middle West et de tous les Babitts qui ne pensaient qu'à l'argent et ne savaient pas jouir comme nous d'une culture multiséculaire qui comprenait aussi la gastronomie. Foie gras et cassoulet snobaient cette junk food (encore que ce vocable ne fût pas en usage à l'époque), ils étaient tellement bons qu'ils ne pouvaient être que sains et nous nous serions fait couper en morceaux plutôt que d'avaler un hamburger noyé dans de la sauce tomate sucrée.                                                                                                                     J'avais raté la phase précédente, celle où le hamburger a conquis la France, à partir des années 50. On se souvenait encore des "petits gars de Georgie" jetant des chewing-gums et du chocolat de leurs jeeps, on rêvait d'avoir des bloudjinnes et surtout le rock venait d'arriver en Europe ralliant la jeunesse populaire et urbaine (pas les étudiants engagés à gauche ni les campagnards fidèles au musette). Le hamburger symbolisait un pays où la jeunesse s'était constitué une cuture à part, connaissait plus de libertés. A 16 ans on pouvait conduire de grosses voitures qu'un job d'été permettait de s'offrir, échapper au repas familial en allant dans les diners, peloter sa petite amie à l'abri des regards dans un drive in. Liberté, grands espaces, autonomie de la jeunesse, le hamburger c'était tout cela.                                                                                                                                    Et puis, nouveau tournant à l'orée des années 80. Les boat people nous montrèrent que les Etats-unis n'avaient peut-être pas eu tort de défendre le  Sud-Vietnam, ils ne protégèrent plus les dictatures (ou presque) et le communisme s'effondra. L'anti-américanisme fut assez mal porté (avant de ressurgir avec la Crise), d'autant que ce pays commençait à échapper à ses mythes, liberté ou enfer capitaliste, parce qu'on le connaissait mieux grâce aux voyages, au cinéma (la génération "italienne" des années 70 et 80), aux romans (génération des années30). Parallèlement le dévéloppement de l'écologie et la préoccupation de la nourriture saine modifièrent le hamburger. Ce ne fut plus que boeuf de la Prairie, laitues craquantes et tomates juteuse, petit pain moins sucré. Nouvel âge d'or pour celui-ci qu'il devint même chic de consommer. Cet engouement devint tel qu'il fallut le diversifier en variant les garniture et même le pain. On en fit au foie gras, avec de la roquette, des petits légumes, du magret...La vieille Europe se l'appropria, mais est-ce encore un hamburger ? On peut donc prévoir un autre tournant : retour au produit authentique assaisonné au ketchup et non plus à l'infusion de petits piments d'Espelette. Mais Barthes dans tout ça, me direz-vous ? Peut-être parce que le hamburger est un mythe comme ceux qu'il décrypte dans Mythologies. Aussi parce que le mouvement en spirale qui fait évoluer la façon dont on apprécie ce produit au cours des années a une analogie avec la bathmologie chère au maître.